Exilé du Darfour, la course pour la vie

Pas encore un homme, il n’est plus tout à fait un enfant. Il aurait dû profiter de son adolescence en toute insouciance, mais la folie des hommes en a décidé autrement. Il est assurément né au mauvais endroit, au mauvais moment, au Soudan, dans le Darfour plus précisément. Il n’a connu que la violence et la peur, le sang qui coule et s’écoule des chairs meurtries et des plaies à ciel ouvert de cadavres déshumanisés, le sang partout présent qui imprègne l’air et macule la terre. Mais quand celui de son père s’est échappé, a ruisselé, dégouliné pour venir gonfler les nappes de trépas, quand ses meurtriers qui auraient pu être ses frères ont décidé que sa vie valait moins que les têtes de bétail qu’il cherchait à protéger, alors le fils qui ne voulait pas ressembler à ces barbares a décidé de prendre sa vie en main. Il a refusé de faire claquer les armes pourvoyeuses de larmes pour un camp, pour un clan, pour un territoire où les enfants soldats ne jouent pas simplement à faire la guerre mais la font dans toute son horreur. Ce jour-là, l’innocence l’a quitté définitivement, il n’était plus un enfant.

Alors il s’est arraché aux larmes de sa mère. Rester, c’était la quitter aussi, inexorablement. Rémanence d’une enfance brisée, des lambeaux de son âme déchiquetée se sont incrustés dans le cœur de celle qui lui avait donné le jour. Accepter de le perdre pour mieux le garder en vie. Cruel dilemme. Il est parti sans se retourner, droit dans sa dignité, malgré les larmes qui ruisselaient à l’intérieur. Même un homme éprouve un insondable chagrin à abandonner terre et mère. Le rêve et l’espoir rivés à sa ligne de mire, chaque pas qui le rapprochait du Sol Promis l’enfonçait toutefois un peu plus dans un gouffre de solitude. Au milieu de ces gens jetés comme lui sur les chemins de la fuite, au côté de ces passeurs, mercantis du malheur, il n’a pu se départir de son pardessus de déréliction. L’exil est une descente aux enfers, la mer en est le Styx. Du Soudan en Libye, sur les flots parfois souillés de naufragés de la Méditerranée, il a enduré mille souffrances, mille peurs, mille pleurs. Et au bout du périple, la vie. Il a réussi là où tant d’autres ont échoué, se sont échoués. Il est devenu un homme.

Aujourd’hui, il vit en sécurité à deux pas de moi, même si je ne le connais pas. Il a un nom, des projets et des papiers même s’ils ne sont pas définitifs. Il a un avenir, des rêves, une vie même s’il en a laissé des bribes là-bas. Il sait que le chemin sera encore long pour obtenir la nationalité convoitée, mais il sait aussi qu’aucune forteresse n’est imprenable au regard de ce par quoi il est passé. Il croit en un avenir aux couleurs du bonheur et pour mieux s’en saisir, il court. Sa course est un défi au temps, une union avec le vent. Chaque jour, dans de longues et puissantes enjambées, dans de fermes et vigoureuses foulées, il construit son histoire, force la courbe du destin, élargit son couloir de vie. Riche de son courage, sa volonté, sa ténacité, l’homme qui n’est plus un enfant, mais qui doit pourtant, certainement, assurément, indubitablement encore pleurer le manque de sa mère et la mort de son père, est devenu un athlète. Il a conquis sa liberté.

 

(Inspiré d’une histoire vraie)

 

Bateau des garde-côtes italiens arrivant dans le port de Lampedusa après avoir sauvé 100 migrants en mer. Libération – édition du 12/05/2014

 

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