Sans foi ni toi

Au départ était la Terre. Minéraux, végétaux, animaux. Le temps s’écoulait sans repère, dans l’indifférence insouciante soumise à la loi des éléments. Et puis tu es arrivé. Chétif spécimen fièrement dressé sur tes deux pieds, fragile conquérant sans défense armé d’un appétit démesuré. Lorsque tu as ouvert les yeux sur notre monde, tu en as saisi la beauté et lorsque tu as poussé ton premier cri, il s’est mué en mélopée, louange de notre éclat. Nous avons eu foi en toi. Nous t’avons accueilli, abrité, nourri. Nous t’avons permis de nous façonner. Sous tes doigts habiles, de tes gestes experts ont émergé les arts qui ont fait de toi une espèce dont nous avons admiré l’éminence. De tes pensées fécondes a émané la culture qui a fini de faire de toi un Homme. Tu étais de nous tous celui qui allait donner un sens au hasard heureux de la combinaison entre quelques parcelles d’univers. Nous avions foi en toi.

Mais ton esprit s’est avéré étriqué. Pauvre plagiaire, tu n’as regardé que pour singer, tu n’as écouté que pour simuler. Tu as contraint, brisé la matière pour satisfaire ta folie édificatrice. Tu as voulu briller, pauvre illuminé. Nous avons commencé à douter de toi. Des voûtes de tes cathédrales aux minarets de tes mosquées, tu ne caresseras pourtant jamais tant les cieux que le plus gracile des oiseaux. La couleur de tes pigments n’égalera jamais l’éclat rasant du soleil au levant ou le flamboiement de l’astre au ponant. Et aux teintes volées à l’heure bleue, tu n’agrégeras jamais l’explosion des senteurs du petit matin. Déshumanisé, ton cœur de pierre bat dans des cités sans âme où la fibre n’est plus qu’un lien tissé entre des êtres décérébrés et un dieu algorithmique. Les calculs aliénants ont pris possession de tes désirs pour mieux coder tes besoins futiles. La flamme de notre foi en toi a vacillé.

Là, sur ce lopin de terre que tu as depuis longtemps abandonné, nous continuons pourtant à veiller sur ceux que tu as aimés. Croix de bois, stèles de pierre, tes larmes ont autrefois contribué à façonner la matière. Nous nous sommes abandonnés à la taille, à la coupe et à l’excavation pour tes rites funéraires. Fièrement, nous avons rempli notre mission de sentinelle funèbre par respect pour ta foi dans un au-delà qui n’existe pas, quand nous, évidences tangibles, tu ne nous vois plus. Tes dogmes improbables et ta confiance fanatique dans la toute-puissance des marchés t’ont aveuglé. Tu abîmes la Terre qui te porte, la nature qui t’abrite et te nourrit. Les vents continuent de bercer les souvenirs. Le soleil caresse les poussières d’êtres aimés et au soir, lorsque la toile virtuelle s’endort et détend les chaînes des esclaves numériques, des murmures s’élèvent. Ils disent combien, comme nous, ils ont perdu toute foi en toi…

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Photo S. Bronner

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