Anomalie « amistique »

Une écharde dans un engrenage bien huilé suffirait à faire tourner notre monde en ovale. Comment pourrions-nous tolérer l’outrage ? Balayons donc ces deux poussières qui sèment des grains de rébellion avant que ne se propagent les stolons de leur perversion. Qui sont-ils pour prétendre mettre en péril l’ordre établi ? Notre rigoureuse morale chemine sur une allée rectiligne grâce à ses œillères de vertu, quand ces exclus, ces parias se plaisent à gambader en arabesque sur les chemins de traverse, le sourire aux lèvres. Nous ne pouvons approuver leur anormalité ; des adultes sains ont forcément leur corps à l’esprit. Il nous faut les réparer, les rectifier, les effacer, les séparer car elle est elle et il est lui, il ne leur est pas permis d’être amis. Quelle infamie !

Eussent-ils partagé une intimité charnelle que nous pourrions leur jeter les pierres rassurantes de l’indignation mais ces inconséquents ont eu la perfidie de choisir la complicité comme lien à leur attachement indéfectible. Leur rencontre résultait d’une évidence, ils se sont choisis pour entière famille. Mais leur connivence, celle qui rend parfois les mots inutiles pour exprimer les maux et les rires, est une bulle de laquelle nous nous sentons étrangers. Attention danger. Alors nos subterfuges destructeurs demeurent aussi assourdissants que des coups de canif dans l’encre de cette histoire, parce que leur union est leur force, parce qu’il est lui et qu’elle est elle, parce qu’ils sont amis.

"Jeux interdits" - René Clément (1952)

« Jeux interdits » – René Clément (1952)

À mon siamois…

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Rien qu’un gris dans la nuit

Mes yeux sont douloureux d’avoir trop rêvé
Épuisés d’être restés si longtemps fermés
Cédant au chant des sirènes je les ai ouverts
Mais mes bras tendus n’ont rencontré que la poussière
Lucide après avoir été aveuglée par les chimères
Je suis déstabilisée par la perte de mes repères
Autour de moi rien d’autre qu’un épais et cotonneux brouillard gris
Je suis ensevelie sous une chape d’oubli
La fourbe réalité n’a pas tenu ses promesses
Implacablement elle anéantit les pions de son cortège de détresse
Pauvre crédule destituée de mes illusions
Je regrette amèrement ce retour à la raison
Car je suis de nouveau parée de mon costume de solitude
Inexorablement je sens me ronger la décrépitude
Mes yeux sont douloureux de trop pleurer
Je ne veux plus voir ni rêver
Je veux juste oublier

gris

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Dichotomie du noir

Absence de couleur ou couleur de l’absence
Mon ambivalence dérange et bouscule vos consciences
Pantins apeurés devant moi vous détournez votre regard
Je cristallise toutes vos angoisses et vos désespoirs
Vous ne prenez de moi que ce que vous voulez voir
J’exulte de me trouver au ban de votre hypocrisie
Quand vos œillères abruties vous plongent dans le déni
Quand vos yeux pâles et vos pensées délavées
Vous clouent sur l’autel de vos peurs innées
Alors vous m’érigez en allégorie des enfers
Je ne suis pour vous que les ténèbres avant la clarté
Vous me revêtez d’un costume de mort et de misère
Je suis la victime unilatérale de votre pusillanimité
Pourtant certains bien moins pleutres me prêtent d’autres intentions
Et plutôt que de me considérer comme l’antonyme de la lumière
Se jouent et se nourrissent et s’inspirent de nos interactions
Dès lors je deviens source d’un intense mystère
Car ma profondeur et mon énergie font vivre la matière
Symbole de dignité ou de raffinement ou même de pureté originelle
Admis au rang des couleurs du peintre qui me voue un attachement passionnel
Je m’amuse du mouvement de balancier de ces représentations
Car pour mes amateurs comme mes réfractaires je suis un vecteur d’imagination
Et je me rengorge de contraindre tout un chacun à l’introspection

"Soudain le noir" - Aldo Parvillez

« Soudain le noir » – Aldo Parvillez

 

Pour voir toutes les œuvres de l’artiste : http://aldo-parvillez.fr/

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Soir d’orage en rouge majeur

Il est des saisons comme des vies
Qui filent et défilent emportant les âmes avec elles
Et qui pillent les ardeurs sans répit
Recouvrant d’une poussière d’ennui
Les destins qui se prétendaient rebelles
Au soir d’un été trop vite passé quand le souffle chancelle
L’apathie devient une morne plaine
Alors la léthargie terrasse les haines
Et assèche les cris que la passion assène
De lourds nuages oppriment les ferveurs
Le martèlement des cœurs est englué par la pesante noirceur
Il ne reste rien que l’attente latente
Oppressante
Écrasante
Anéantissante

Et soudain un souffle fait vibrer les tréfonds de la terre
Les heures passives et poussives ne peuvent s’y soustraire
Déjà elles crèvent de peur que la sensation soit éphémère
Un regain de vie se distille insidieusement dans les veines
La morte saison attendra pour semer ses graines
Le rouge sang de la colère
S’installe, s’écoule et prolifère
L’inexorable temps se cabre en un sursaut salutaire
La passion se libère de ses lourdes chaines
Elle brise les carcans de ses lancinantes et anciennes peines
Sur le fil rouge d’un soir d’orage elle tisse des éclairs
Funambule des interdits elle sait l’équilibre précaire
Mais le cœur reprend sa course contre le temps
Inéluctablement, passionnément
L’homme est vivant

Attaque en règle au rouge

« Attaque en règle au rouge » – Aldo Parvillez

Texte écrit d’après le tableau « Attaque en règle au rouge » réalisé par Aldo Parvillez (http://aldo-parvillez.fr/)

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L’empire des sens affamés

– Avancez Charles-Edmond, prenez ma main et apprenez à me découvrir avant que de me voir.

– Madame, je suis frustré par l’obscurité dans laquelle vous m’avez plongé et pourtant, je suis troublé par l’exacerbation forcée de mes autres sens pour vous deviner. Je veux tout sentir de vous, vous lire dans la moindre de vos courbes, me fondre dans vos déliés les plus secrets, lire le velouté de votre peau, me laisser emporter par la suavité de la tessiture de votre voix. Je vous devine envoutante, de ces anges qui ont la beauté du diable. Je sens… je sens….

– Oui Charles-Edmond, que sentez-vous ?

– Je sens la tartiflette là non ?

– Charles-Edmond… vous vous égarez ! Oh mince, tu gâches tout !

– Mais enfin Marie-Louise, c’est de ta faute, ça fait des heures que tu m’affames avec tes jeux ! Bien sûr tu me mets en appétit avec tes dessous affriolants, mais ça n’a jamais nourri son homme. Et si tu m’as appâté avec ta sensualité, c’est bien avec tes talents de cuisinière que tu m’as ferré ! Le fumet de ta tartiflette a eu raison de tes exhalaisons érotiques.

– Tu me désoles… Eh bien soit, à défaut de passer à la casserole, nous passerons à table…

tartiflette

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Comme un avion sans elle

J’ai voulu la retenir mais elle m’a dit « il est trop tard, je pars ». Alors pour arracher un dernier morceau au temps, je l’ai accompagnée vers ma fin programmée. Au bas de cet escalier, pendant que de mes yeux ruisselait un adieu, dans les siens brillait déjà un ailleurs prometteur. Et puis elle s’est éloignée, sans se retourner, j’aurais pourtant tellement aimé… Je suis resté longtemps prostré dans cet aéroport, avec ma mort pour seule compagne. Le cœur collé à la vitre, j’ai fixé le tarmac à m’en brûler l’âme pour graver sur le macadam sa réminiscence. Quand elle a embarqué, je suis devenu comme un avion sans elle, les ailes brisées, sourd aux courants de vie, fissuré du fuselage à l’empennage, la dérive à l’ouest. Quand elle s’est envolée, moi, comme un avion sans elle, je me suis crashé…

un avion sans elle

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Triste anniversaire

C’était hier. Tu n’étais alors plus que l’ombre de toi-même, tu avais lâché prise, tu avais été terrassé toi que je pensais invincible. J’étais à tes côtés, engourdie par le déchirement, priant n’importe quel dieu pour que le contact de ma main sur ton corps décharné t’insuffle la vie. La vie ? Mais quelle vie ? Je l’ai maudite cette fin de vie, cette chienne de maladie qui t’a rongé les os. Chaque râle, chaque souffle rauque que je craignais, que j’espérais le dernier, m’arrachait les entrailles. Que faisais-tu là à t’éteindre douloureusement toi qui avais passé ta vie à tout réparer ? Mais pourquoi pas ton corps bon dieu ? Tu n’avais rien à faire dans cet univers, tu étais tellement résistant, solide, impatient, obstiné, têtu, parfois coléreux, tu étais tellement vivant…

C’était hier. Ton reste de vie, tu le devais à une machine, mal réglée. Quelle ironie… Je crois que ce jeune toubib, sur qui j’avais déversé ma colère lorsqu’il m’avait montré les clichés meurtriers, m’a prise en pitié quand il m’a proposé de rester à tes côtés cette nuit-là. Il savait. Il m’a parlé de son père, de cette saloperie de maladie. Il savait. Et puis tu as ouvert les yeux, tu m’as regardée, certainement sans me voir à travers les nimbes de ton sommeil artificiel, et tu as prononcé trois mots, les derniers, trois mots qui continuent à me brûler la mémoire depuis ton départ. Tu savais.

C’était hier. Depuis, le chagrin s’est estompé, pas ton souvenir. Je refoule les images de cette ultime douleur et ne conserve que les jours heureux. Demain, comme presque tous les jours, je penserai à toi qui nous as quittés hier…

photo papi à moto

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L’inconnue

Au cœur de la citadelle, assis sur un parterre d’inox fleuri et bétonné, cerné par un rhinocéros massif mais pas féroce et un bison très boulonné, l’artiste affamé vaquait, perdu dans ses pensées. Une belle gazelle vint à passer, pas rebelle et bien décidée à le narguer. Une croupe qui chaloupe et voici notre artiste bien hébété ; il hésite à la croquer, ému par tant de beauté. La coquette n’est pas bête, elle tournoie et louvoie autour du félin, dessinant des zigs, traçant des zags, elle s’en va et s’en revient, elle lui emmêle les yeux et lui retourne la cervelle. Et puis, dans une dernière œillade mutine, elle tourne au coin de la rue, elle a disparu, elle restera l’inconnue. Était-elle brune, il ne sait plus, il n’a vu que son… sourire. Alors depuis, il rugit contre son inertie. La savane est en alerte, la gazelle est prévenue, à sa prochaine venue, elle sera mangée toute crue !

l'inconnue

Ce petit texte est un clin d’œil potache à mon ami Alice Coupeur qui a réalisé ce tableau, « To The Unknown Woman »… 😉

Les images farfelues de ce texte font en fait référence à des œuvres superbes que nous avons pu apprécier lors d’une exposition à Nancy, Les faubourgs en tête de l’Art.

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Asphyxie

Dans ses veines, la vie bouillonne, il a conscience de cette effervescence sous-jacente qui ne demande qu’à éclater, se déchaîner, déferler et tout emporter. Pourtant, une chape l’oppresse, il a les pieds coulés dans le béton. Il rêve de s’envoler mais ses ailes sont engluées par la marée noire de sa souffrance. Il étouffe sous un carcan qui l’asphyxie petit à petit, paie les erreurs de ses errances, la monotonie est le prix de son apathie. Alors il rêve, il s’invente une autre vie, un ailleurs aux couleurs du bonheur, un monde où le rouge de sa fougue recouvrirait le noir de sa mémoire. Il respire, il est vivant…

asphyxie

Tableau : « Asphyxie » – par Alice Coupeur
Acrylique sur Panneau Bois
30 x 30 cm

Page Facebook de l’artiste : https://www.facebook.com/pages/United-Couleurs-of-Alice-Coupeur/455205924535048

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Comme si, comme ça

Redevenir enfant l’espace d’un instant, faire voler en éclat le temps présent. Retrouver l’insouciance de l’enfance, sauter dans les flaques et se laisser emporter par le ressac de nos sentiments. Te prendre par la main et te dire « viens, oublie la vie, il n’y a pas de place pour nous ici ». Faire comme si, comme si nous pouvions construire un avenir, comme si nous pouvions laissez libre cours à nos désirs. Retrouver l’essentiel, le bonheur originel…

flaque

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